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FRÈRE ARNAUD DE CASTELBAJAC

L’appel à Le suivre que m’adresse Jésus, à vivre la vie monastique bénédictine ici à Solesmes, est venu me toucher dans ma façon d’être, selon ce que le Seigneur a mis au plus profond de moi, particulièrement sur le plan de la famille. En entrant ici, j’ai dit adieu à la possibilité de fonder mon propre foyer et j’ai pris une certaine distance avec ma famille de sang, mais je suis entré dans une grande famille, une famille nombreuse (une bonne cinquantaine de frères !), non plus naturelle mais surnaturelle, une famille qui réalise la Parole du Seigneur : “Quiconque aura laissé maisons, frères, sœurs, père, mère, enfants ou champs, à cause de mon nom, recevra bien davantage et aura en héritage la vie éternelle” (Mt 19, 29).

Notre famille monastique comprend des moines de tous âges, du jeune homme de 23 ans au doyen de 98 ans : toutes les générations contribuent à former une unique famille, animée d’un même esprit, d’un même amour du Bon Dieu, et partageant les joies et les peines : professions, maladies, mort d’un frère. Tous frères, les moines le sont parce qu'ils un même Père qui est le Christ, dont le Père Abbé est le représentant visible au monastère.

En entrant, on n’a rien à prouver (si ce n’est qu’on cherche bien Dieu, seule raison valable d’entrer et de rester ici), ni de diplôme à présenter, pas de masque à avoir non plus : bien au contraire, être en vérité ce que l’on est et accepter, aimer ses frères avec leurs atouts et leurs défauts, comme ils sont. C’est merveille de voir que, jeune homme de 20 ans n’ayant rien fait d’extraordinaire dans ma vie, j’ai eu tout de suite une place dans la vie de la famille solesmienne, un prix infini, alors même qu’on ne me connaissait pas, ou si peu. Je n’ai pas eu à me faire une place, les aînés se sont “poussés” pour accueillir le petit dernier, posant le même regard sur moi, pauvre pécheur, que celui de Jésus sur moi.

Ce regard du Christ m’a bouleversé le lundi 28 mai 2007, quand, attiré déjà par cette belle vie, j’étais venu passer le week-end de la Pentecôte à Solesmes, j’ai entendu à la Messe la lecture de l’Évangile de l’homme riche (Mc 10, 17-27). Une phrase surtout m’a vivement remué et me touche encore beaucoup : “Alors, Jésus posa son regard sur lui et l’aima” ; j’étais cet homme à qui Jésus montrait la voie du Salut, ici à Solesmes, allais-je détourner mon visage de ce regard aimant ? Ce clin d’œil de la Providence me montrait assez clairement la route à suivre, et j’ai choisi de l’emprunter, avec Jésus. Par la suite, ayant connu le doute sur ma place dans cette communauté, le Seigneur m’a fait la grâce de m’y conforter, me montrant clairement combien je peux en recevoir et y apporter à mon tour.

Et ce qui est important, ce n’est pas d’avoir dix entrées de jeunes par an, mais bien que notre famille progresse dans la charité sous le regard de Dieu, et tende à n’être qu’un seul cœur et qu’une seule âme (cf. Act 4, 32). Certes, il est bon d'avoir des entrées et des jeunes moines, mais ce n’est pas un absolu ni un but en soi, ce qui compte vraiment pour Dieu et donc pour nous, ce n’est pas l’avenir du monastère, mais bien le présent. Et pour le reste on s’en remet à Dieu, sinon on ne dort plus !

La vie commune à Solesmes c’est aussi voir avec joie l’ardeur que met chacun à servir ses frères, à contribuer au bien commun dans la mesure de ses forces et de ses aptitudes, dans l’obéissance filiale au Père Abbé. L’ordre qui règne dans la maison est aussi un facteur de joie et de paix : chacun a son travail, ordonné au bien de tous et non indépendamment ou en marge des autres frères. Sans pour autant viser un rendement exceptionnel – le travail n’étant pas une fin en soi – nous nous attachons à bien faire ce que nous faisons, pour honorer le Seigneur (qui a voulu que l’homme travaille, et gagne sa vie à la sueur de son front, le boulanger que je suis voit très bien ce que ça veut dire !), le Père Abbé et la confiance qu’il nous accorde, et le prochain qui bénéficie du fruit de nos efforts.

Ma joie d’être ici à Solesmes, c’est enfin de vivre dans la maison de Dieu, une maison où l’on passe sa vie à chercher Dieu, à apprendre à l’aimer, une maison où Dieu est loué. Nous apprenons dès ici-bas, dans ce noviciat d’éternité – selon le mot du Père Abbé dom Paul Delatte – que constitue notre vie monastique, nous apprenons à vivre la vie que nous mènerons auprès du Père éternel. Ma joie c’est de réaliser tous les jours par la grâce de Dieu cette belle parole du psaume 26e qui souvent nourrit ma prière : “J’ai demandé une chose au Seigneur, la seule que je cherche : habiter la maison du Seigneur, tous les jours de ma vie”.